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au Mémorial de l'internement et de la Déportation, mercredi 29 mai 2013.

 

Jacques F. a connu, enfant, Robert Desnos. Il nous raconte aujourd'hui le souvenir qu'il garde du poète qui venait rendre visite à la famille F. menacée par les rafles et la déportation durant l'Occupation ; comment Robert Desnos, entre autres, a contribué à sauver cette famille de l'arrestation.

Robert Desnos était l'ami de Théodore et Vladimir F.

Théodore F. (l'oncle de Jacques) a participé aux mouvements dadaïste et surréaliste des années 20 et 30, il était également l'ami d'Aragon et d'André Breton.

Robert Desnos. Les faux-papiers.Témoignage de Jacques F.

Royallieu, 29 mai 2013

 

témoignage de M. Jacques F.

 

"Je suis l'un des derniers survivants, j'ai l'air très jeune comme ça, mais en fait je le suis beaucoup moins que vous ne le pensez, je suis l'un des derniers survivants à avoir connu Desnos.

Desnos était un ami de mon oncle, par le mouvement surréaliste auquel ils ont participé tous les deux, et un ami de mon père.

Moi, j'ai été à juste titre considéré comme juif, bien que non pratiquant et n'ayant aucune connaissance de ce que c'était, et j'ai donc vécu dans la clandestinité à partir du moment où les lois antisémites ont été promulguées par le gouvernement de Vichy. Je ne voyais personne, je vivais dans une chambre avec des rideaux fermés ; pas d'école, pas de livres, pas de radio, rien. Je vivais en ermite, mais on ne peut pas dire que j'en souffrais beaucoup parce que je n'avais pas connu la liberté avant. Vous savez, c'est comme un poisson qui naît dans un aquarium, il ne regrette pas de ne pas connaître la mer. Par contre il y avait quelques très rares visiteurs, c'étaient les amis intimes qui venaient comme ça nous apporter des nouvelles de l'extérieur, et parmi ceux-là il y avait Robert Desnos, très fidèle en amitié. A chaque fois que Desnos venait à la maison, sachant mon isolement il me prenait à part sur ses genoux, et il me racontait des histoires, des histoires à la hauteur de ce que vous avez pu lire de lui ; hélas je dois vous avouer que je ne m'en souviens pas, ce dont je me souviens c'était le plaisir que j'avais à les entendre et de la joie qu'il y avait sur son visage quand il voyait que j'appréciais ce geste qu'il avait vis-à-vis de moi.

 

Malgré tout il fallait quand même de temps en temps sortir, ne serait-ce que pour aller d'une cachette à l'autre, parce que parfois on était dénoncés, parfois il y avait des menaces de rafles. Il fallait partir très vite de chez soi, et il y avait un danger, c'est que mon père qui m'accompagnait dans ce cas là avait une carte d'identité que vous voyez ici, qui avait subi la marque de Vichy puisqu'au milieu vous voyez, imprimé, le mot "Juif", en haut, en petits points.

Vous présentiez une carte d'identité comme celle-ci dans une rafle, vous vous retrouviez directement à Compiègne.

Donc Desnos, qui avait dans ses actes de résistant la possibilité de faire des faux papiers, il était assez habile pour ça, a fabriqué pour mon père une autre carte d'identité, que vous allez voir, et vous verrez que c'est bien le même homme, sauf que là il est de face et que les juifs, comme vous avez pu le voir dans la précédente, étaient photographiés de profil, ce qui était une marque très sympathique de la part de l'occupant, et là d'un seul coup il s'appelle Renaud.

La carte a été établie, faussement bien entendu, dans la petite ville de Bouzy dans le Loiret, qui était une ville dont les archives avaient brûlé. Les faussaires, le sachant, domiciliaient tous les faux à Bouzy, et ce paisible village de 500 habitants, à la fin de la guerre en comptait 5000.

 

Un jour où j'avais supplié mon père d'aller faire un tour dans le quartier parce que je n'en pouvais plus de rester reclus comme ça (j'avais 5 - 6 ans), on est partis faire un tour, et on a été raflés, c'est-à-dire ce qu'on appelle aujourd'hui un contrôle d'identité, rue de Léningrad (qui ne s'appelait pas Léningrad à cette époque évidemment). Mon père a sorti ce petit carton que Desnos avait eu le talent de faire si bien que la police de Vichy et la gestapo, qui faisait partie du barrage, n'y ont vu que du feu, et j'ai donc le plaisir de vous raconter cette anecdote aujourd'hui... faute de quoi, je ne serais plus là.

 

Je garde un souvenir puissant et je ressens beaucoup d'émotion dès que je parle de ces événements. La dernière fois que j'ai vu Desnos c'était en mars... non, en février 1944. Je peux le dater bien que je fusse très jeune à cette époque-là, parce qu'il m'a dit : "dans un mois c'est ton anniversaire et je reviendrai t'apporter un petit poème que je ferai pour toi ". Hélas... il a été arrêté avant mon anniversaire, donc je n'ai pas ce poème. Il est parti avec.

 

Je peux difficilement vous en dire plus. Je ne pouvais que vous raconter ce qui n'est pas dans les livres, une expérience personnelle. J'ai découvert après la guerre, j'ai découvert ceux qui avaient été des amis, il n'y avait pas eu que Desnos, mais Desnos lui... il y a cette carte d'identité, qui fait que je suis passé au travers. Il y a aussi de nombreux amis qui faisaient qu'on pouvait manger, qu'on pouvait se cacher, aller dormir, en vitesse, se planquer. J'ai découvert ce qu'avait été la Shoah, et un peu plus tard j'ai découvert la poésie de Robert Desnos et je vis avec désormais, chaque jour.

J'ai la chance d'être, par des conjonctures diverses, devenu son ayant-droit, c'est-à-dire celui qui a le droit sur les droits d'auteur, puisque Desnos est mort sans autre héritier. J'ai la chance d'avoir cette qualité d'ayant-droit, et grâce à Marie-Claire Dumas que j'ai tenté d'aider un peu dans son travail sur Robert Desnos, nous faisons vivre la poésie et le souvenir de Robert Desnos, nous nous voyons hebdomadairement depuis des décennies. Evidemment à chaque fois, c'est "Robert", on l'appelle par son petit nom, "Robert".

 

Je ne sais pas si vous avez d'autres questions sur la vie d'un enfant juif. Je tiens à vous dire que je n'étais pas croyant, pas religieux, pas plus que mes parents, ni arrière-grands-parents d'ailleurs. Je ne savais évidemment pas ce que voulait dire le mot "juif". Je ne sais toujours pas très bien ce que ça veut dire d'ailleurs, je m'interroge énormément, à part que je descends des disciples d'Abraham et de Moïse, mais ça ne me dit pas grand-chose.

Donc ce qu'était la vie d'un enfant pendant quatre ans... Je ne dirais pas séquestré, parce que j'avais quand même quelques petites sorties, ne serait-ce que pour dormir ailleurs quand il y avait une menace de rafle, mais enfin j'étais très éloigné de la société, que j'ai découverte brutalement, pour moi qui étais parisien, en août 1944, quand on a pu sortir quand on en avait envie. Par exemple j'ai appris à ce moment là que j'avais un nom.

Pour que je ne puisse pas faire d'erreur, mes parents ne m'ont jamais dit que je m'appelais F. On m'a toujours dit : "tu t'appelles Jacques", c'est tout, je ne savais pas ce que c'était, un nom. En 1944, j'ai su que je ne m'appelais pas seulement "Jacques", mais "Jacques F.", et que je pouvais aller où je voulais sans que personne ne me recherche et m'arrête

 

(réponse à une question sur le caractère, la personnalité de Desnos)

J'avais 6 ans, je n'étais pas très fin psychologue, tout ce que je peux vous dire c'est que je ne voyais personne, personne ne me parlait.

De mes parents, j'ai le souvenir de leur tristesse et de leur inquiétude, comme ces animaux qu'on traque à la chasse.

Le souvenir que j'ai de Desnos, c'était un homme joyeux, plein d'histoires, plein de sourires. Le sourire de Robert Desnos, c'est quelque chose qui me reste en tête. Comme je ne voyais personne d'autre sourire dans ma vie, l'homme qui souriait c'était lui, et ça reste pour moi une image, comme ça, un peu... ce que peut être le souvenir d'un enfant de 6 ans et quelque, presque 7 ans.

Donc je ne peux pas vous dire... il était en tout cas d'un grand courage, puisqu'il a fait ces faux papiers, il venait nous voir alors que c'était un risque énorme de le faire. C'était un homme, toute sa vie le montre, fidèle à ses idées, fidèle à son amour de la liberté. Quand il venait me voir, il contribuait à préserver ma liberté.

Voilà ce que je peux vous dire du souvenir que j'ai de Robert Desnos, et surtout de l'analyse que j'en ai fait ultérieurement, parce que je ne savais pas du tout, je ne comprenais pas très bien ce qui se passait à cette époque-là.

 

(question : "vous aimiez ses poèmes lorsque vous étiez petit ?")

J'ai mis un certain temps à les connaître, ses poèmes. J'ai dû découvrir ses poèmes quand j'avais 10 ou 12 ans, et comme beaucoup d'enfants en France et maintenant dans le monde entier, j'ai commencé évidemment par les "Chantefleurs Chantefables", j'étais assez fasciné par ces histoires là.

Vous savez que sur les "Chantefleurs Chantefables", que vous avez dû certainement lire, en tout cas certains d'entre eux, ce que je ne savais pas du tout à l'époque c'est que beaucoup de ces poèmes ont un double sens.

Desnos disait, il n'était pas le seul mais enfin surtout lui, qu'il fallait toujours chercher un double sens dans tous les poèmes. Il se trouve que dans les "Chantefleurs Chantefables" il y a un double sens très clair par exemple sur "la Fourmi". Je ne sais pas si vous connaissez "la Fourmi"... "La Fourmi" est un poème de résistance.

Si vous voulez je peux vous dire que "Fourmies" est une ville du nord de la France, avec des usines métallurgiques où on fabriquait des locomotives. Ces locomotives étaient connues dans le milieu des chemins de fer, on les appelait des "Fourmies". Et quand Desnos parle de la "fourmi de dix-huit mètres de long", il se trouve que la locomotive et son wagon de charbon font dix-huit mètres de long. Quand il parle de tous ces gens qui sont dans le train et qui parlent français, javanais et toutes les autres langues, il est aujourd'hui évident que ces gens sont tous les étrangers, tous les juifs, qu'on emmenait dans ces wagons. Il y a d'autres exemples qu'on peut retrouver dans les "Chantefleurs Chantefables".

 

(question : "qu'est-ce que vous avez fait pendant la guerre ?")

C'est très difficile de vous expliquer qu'on peut passer quatre ans à ne rien faire, ce qui fut mon cas, pas d'école, rien, pas de livres, les livres étaient déjà rares pour tout le monde parce qu'il n'y avait pas de papier, encore plus rares pour moi. Pas de sorties, pas de promenades, rien. Je n'ai pas fait grand-chose. J'ai eu la chance... Il y avait une voisine institutrice, dont le fils qui était beaucoup plus vieux que moi avait été fusillé par les Allemands, qui venait me voir plusieurs fois par semaine pour m'apprendre à lire, écrire et calculer. C'était une bonne occupation, et je n'étais pas du tout réticent, j'aimais bien ça d'abord parce que c'était une distraction. Quand la guerre a été terminée j'étais à niveau pour entrer à l'école comme tous les mômes de mon âge et je suis entré à l'école communale sachant déjà lire et écrire... à peu près en tout cas. A part ça je ne faisais rien, le souvenir que j'ai c'est que je me suis beaucoup ennuyé.

 

(question sur les rafles)

C'était très difficile d'échapper aux rafles parce qu'il y avait deux risques. C'étaient les rafles surprises dans la rue, d'un seul coup vous tombiez sur un barrage comme ça m'est arrivé une fois, je vous l'ai raconté tout à l'heure. Mon père a voulu faire demi-tour, mais il n'avait pas vu qu'il était suivi par d'autres derrière, on ne pouvait pas s'échapper.

Le fléau c'étaient aussi les dénonciations... c'étaient des gens : "ah vous savez, à tel endroit, vous savez, il y a des gens qui ne sont peut-être pas très français, peut-être pas très catholiques, etc." C'était parfois le fait de gens purement méchants et stupides, c'étaient aussi parfois des concurrents. Mon père était médecin, un autre médecin pouvait très bien se dire : "tiens, ça en fera un de moins dans le quartier, tant mieux". Puis il y avait les gens haineux, tout simplement.

Pour y échapper, il fallait être très malin. J'ai eu la chance que mon père, qui était un homme vraiment pas préparé à ça, un homme extrêmement paisible, petit médecin de quartier, d'un seul coup s'est révélé un homme plein d'imagination, pour me cacher, pour cacher sa mère. Je peux vous livrer comme ça quelques clichés intéressants, en tout cas pour moi : ma grand-mère par exemple qui était juive russe, faisait partie de ces gens qui sont incapables d'apprendre correctement une deuxième langue. Elle parlait avec un accent épouvantable, elle n'aurait même pas pu aller acheter un bout de pain sans se faire dénoncer immédiatement. Mon père a réussi à la faire cacher dans un couvent catholique où régnait ce qu'on appelle l'ordre du silence, c'est-à-dire où l'on n'a pas le droit de parler et on ne peut que dire à soi-même ses prières. Cette femme juive a donc passé trois ans dans un couvent sans prononcer un mot, elle est sortie de là vivante, un peu... comment dirais-je... un peu secouée quand même.

Autre chose... Par exemple chez moi on était au premier étage, mais il y avait un demi-étage en-dessous... Mon père avait scié un barreau de la cuisine qui donnait sur une courette, mais il avait laissé le barreau en place.

Il m'avait montré, sans explications parce que c'était un peu dur pour moi : "si un jour je te demande de partir très vite, voilà ce que tu fais". Il m'a montré un chemin, je sautais par la fenêtre, en bas il y avait une autre fenêtre qui s'ouvrait sur l'atelier d'une imprimerie. Et dans cet atelier il y avait toujours, pour moi, une sorte de grand bac dans lequel on met les vieux papiers, un truc comme ça, dans lequel il y avait une couverture. Il m'a dit : "tu vas là, tu fais ça, t'y vas, t'attends, je reviendrai toujours te chercher"... Là, il était un peu présomptueux.

Bref, il y avait un signal chez nous, en cas d'irruption de gens suspects. Dans les vieux immeubles il fallait sonner à l'entrée, selon un code... un coup, deux coups, trois coups. Quand ce n'était pas correct, la gardienne prenait un balai, elle tapait chez nous, au plafond... ça, ça voulait dire "foutez le camp".

Il faut préciser que mon père et ma mère ne dormaient jamais en même temps, pour qu'il y en ait un qui veille justement sur ce signal d'alarme. Une nuit mon père est venu, il m'a dit : "allez, hop, faut y aller". Je n'ai rien demandé, je savais, il m'avait bien dit : "tu fais très très vite". J'ai fait très très vite, il m'a retiré le barreau, il a remis le barreau, il m'a dit "au revoir"... Quand je repense à son visage à ce moment là, évidemment je suis un peu ému... Il est parti par une autre porte, moi j'ai fait ce qu'il m'avait dit de faire, je suis allé me mettre dans la poubelle, je me suis endormi. Le lendemain matin il y a un type que je connaissais bien, qui travaillait dans l'atelier, qui est venu, qui m'a dit : "ah, enfin tu es là". Il m'a dit : "tu sais, tous les matins j'ouvre la poubelle et je me demande si je vais te trouver ou pas. Ça fait un an que ça dure, je suis vraiment content que tu sois là". Il m'a donné un bout de pain et m'a dit : "ton père va sûrement revenir te chercher". Il avait dû me dire "sûrement" parce qu'on ne savait pas très bien si mon père allait revenir ou pas... Mais bref il est revenu et puis voilà.

Voilà comment on faisait pour survivre.

Je vous ai parlé des dénonciations, mais je dois vous dire, parce que ça il faut aussi le dire, ce qu'il y avait de très fort, et ce qui a fait que quand même un très grand nombre de juifs français, je dis bien français, ont réussi à survivre, c'est que des réseaux d'amitié extraordinaires se sont créés tout naturellement. Enormément de gens, autour de nous, nous ont aidés, cachés, nourris, donné de l'argent, parce qu'il fallait quand même gagner sa vie. Mon père n'avait pas le droit de travailler évidemment, pas le droit aux tickets de rationnement, rien. Si on survivait, comment on survivait, et bien grâce à ces réseaux, grâce à ces amis. Je les ai tous revus jusqu'à la fin de leurs vies et je leur dois beaucoup.

 

(question : "que diriez-vous aujourd'hui à Desnos ?")

Très franchement je lui dirais d'abord : "viens, on va aller boire un verre de Bourgogne"... Ça je sais que ça lui ferait plaisir, il a très bien parlé de son voyage en Bourgogne.

Et je lui dirais, alors peut-être plus cérémonieusement, qu'il est un exemple extraordinaire pour la jeunesse.

Il a su nous transmettre dans une œuvre très diverse et variée non seulement le goût de la liberté mais aussi l'obligation de défendre cette liberté et de se battre pour elle, pour des idées neuves et des idées de générosité...

Voilà, ce n'est peut-être pas le plus grand poète mais en tout cas c'est l'un des plus grands hommes dans notre histoire contemporaine...

Certainement il me donnerait une baffe pour avoir été trop solennel...

Oui, et je lui dirais merci pour les papiers, parce que sans eux..."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robert Desnos. Les faux-papiers.Témoignage de Jacques F.

La carte d'identité de Vladimir F., avec perforations pour la mention "JUIF"

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Robert Desnos. Les faux-papiers.Témoignage de Jacques F.

Les faux-papiers.

La fausse carte d'identité fabriquée par Robert Desnos.

(documents Jacques F.. Reproduction interdite)

Tag(s) : #Royallieu, #Robert Desnos 1944 1945, #Robert Desnos temoignages

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