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M. André Bessière, Viry-Châtillon. samedi 1er juin 2013.

M. André Bessière, Viry-Châtillon. samedi 1er juin 2013.

Entretien avec André Bessière - document vidéo

 

André Bessière est né en 1926 à Paris. Résistant à 15 ans, arrêté en 1944, il rencontre Robert Desnos au frontstalag 122 (le camp de Royallieu) et est déporté avec lui à Auschwitz, Buchenwald, Flöha. Les marches de la mort les conduisent tous deux à Terezin, au moment de la capitulation allemande.

André Bessière est l'auteur de nombreux ouvrages : L'engrenage, D'un enfer à l'autre, Revivre après... l'impossible oubli de la déportation, Destination Auschwitz avec Robert Desnos, Lycéen résistant.

Il est Président de l'Amicale des Déportés Tatoués du 27 avril 1944.

Viry-Châtillon, samedi 1er juin 2013

 

témoignage de M. André Bessière

 

(question : "Pourquoi avez-vous été arrêté et ensuite déporté ?")

Pourquoi ai-je été arrêté ? D'abord il faut dire ce qui m'a conduit à mon arrestation.

Il faut dire une chose, c'est qu'en France nous avions déjà connu deux guerres. Il y a eu une guerre en 1870, et mon grand-père a fait la guerre de 1870, blessé, prisonnier, évadé. C'était contre la Prusse à ce moment là.

En 1914-1918 : mon père a fait la guerre de 1914, prisonnier et grièvement blessé à la première bataille de la Marne. Il a fait cinq ans de captivité, dont trois ans de représailles. Dans ma famille on ne disait pas "les Allemands", on disait "les Boches", on ne pouvait pas les voir, parce que mon grand-père en avait bavé, mon père en avait bavé, ma mère avait tenu le coup, pendant la guerre de 14-18...

Tous nos parents racontaient leurs faits de guerre, racontaient leurs souffrances, alors on ne pouvait pas, nous les jeunes, et je n'étais pas le seul dans ce cas là, toute une génération comme moi, on ne pouvait pas aimer les Allemands.

Alors que la guerre est déclarée le 2 septembre, jusqu'au 10 mai cette guerre est une guerre statique, c'est-à-dire qu'on reste sur nos frontières, on oublie d'aller au secours de la Pologne, il ne se passe rien jusqu'au 10 mai. Et le 10 mai, la foudre s'abat sur la France. L'avance des armées allemandes est tellement foudroyante et précédée d'une réputation de terreur telle qu'elle provoque l'exode des populations. Sept millions de Français, du nord, se déversent dans les départements du sud, la Méditerranée. Avec mon père qui n'est pas mobilisé parce qu'il était grand invalide de guerre, nous prenons la route de l'exode. Des files interminables, sept millions de français, cela représente des voitures, des camions... Ce jour là, lorsque nous voyons que les Allemands arrivent, papa dit "on prend une voiture", on s'est débrouillés... C'était un camion, un camion à ridelles, on était une trentaine, peu importe comment mon père l'a trouvé... Et nous prenons la route de l'exode. Là, on est mitraillés sur le bord de la route par l'aviation : quand on arrive devant Châteauroux, qu'est-ce qu'on voit, brutalement : "sauve qui peut, sauve qui peut !". Les escadrilles passent au-dessus de nous, on se retrouve allongés face contre terre, sur le bas-côté de la route... Il y avait là toute une file de voitures, des voitures, des brouettes, des gens avec des vieillards, des enfants, des femmes avec des bagages, il y avait une foule sur cette route du sud... Brutalement on se retrouve face contre terre et les avions qui viennent mitrailler, qui prennent la route en enfilade, ça dure une dizaine de minutes qui sont un enfer, et quand on se relève, alors là, un spectacle... des voitures flambent, des chevaux morts entre les brancards et surtout ce qui m'avait frappé, c'est de voir tous ces gens qui se lèvent, qui d'un seul coup se lèvent et se mettent à crier et plongent sur d'autres qui restent allongés ; et moi je suis obnubilé par un vieil homme qui était assis à côté de moi dans le camion et qui est allongé face contre terre, le dos de la veste strié de déchirures par où du sang s'écoule, comme un buvard. Et c'est là, ce jour là que j'ai haï les Allemands, je les ai haïs. C'est pour ça que quelques jours plus tard, quand on apprend qu'un général qui s'appelait De Gaulle, à Londres, refuse l'armistice signé par Pétain et veut continuer la lutte, ce jour là j'avais treize ans et demi, je me suis juré de le suivre. C''est pour ça que quelques mois plus tard, 18 mois plus tard, j'avais quinze ans, quand on me propose d'entrer dans la Résistance, j'accepte, je suis entré dans la Résistance... J'ai fait mon temps dans la Résistance, j'y suis même resté deux ans. A un moment donné mon réseau, mon mouvement, dans le 10eme arrondissement de Paris a été infiltré, j'ai été obligé de fuir. Comme j'étais quand même méridional, sans en avoir l'accent je suis méridional, j'étais très au courant de ce qui se passait, j'avais un point de chute à Perpignan. Et c'est à Perpignan que mon point de chute a été infiltré, je suis arrivé, je n'ai pu que m'enfuir vite fait mais vingt heures après j'étais cravaté en essayant de traverser la frontière espagnole. Voilà comment j'ai été arrêté.

 

(question : vous aviez quel âge quand vous avez été arrêté ?)

Dix-sept ans. Je venais d'avoir dix-sept ans au mois de décembre, j'ai été arrêté le 10 janvier 44, à Banyuls très exactement.

 

(question : quelle a été votre première rencontre avec Robert Desnos ? Aviez-vous d'autres amis que Robert Desnos ?)

J'ai été pris seul, j'étais seul quand je suis arrivé à Compiègne. Je vous passe la prison... c'est à Compiègne que j'ai rencontré Desnos. J'étais au lycée Louis-le-Grand, à Paris, et à Compiègne je rencontre un camarade de Louis-le-Grand, on se connaissait de vue, il n'était pas dans la même classe, lui était en philo et moi j'étais en maths. On lie connaissance, et c'est lui qui était dans un bâtiment, le bâtiment numéro... Je n'ai plus le nom en tête... il y avait sept bâtiments à Compiègne. On se retrouvait après l'appel, etc. Il est arrivé avant moi à Compiègne... Puis un matin il vient me voir, il me dit : "dis donc, André, il y a un poète, qui vient d'arriver hier soir, Desnos, ça te dit quelque chose ?".

Je dis : "non, ça ne me dit rien du tout...

- Mais ça t'intéresse de le voir ?".

Il faut vous dire qu'à l'époque il n'y avait pas de télé, il y avait juste les journaux, qui nous citaient les poètes, les hommes politiques, mais ce n'était pas comme aujourd'hui où on connaît tout le monde. On me parle d'un poète... Je voyais tout de suite Victor Hugo, je voyais Alfred de Vigny... Je dis "oui, bien sûr ça m'intéresse". Donc, on va le voir. Ce jour là, tout de suite après l'appel (après l'appel on pouvait regagner les chambrées), on arrive dans sa chambre . Il y avait tous ses camarades – mais pour vous, les Tchèques, ces noms ne disent rien - Rémy Roure, Maurice Bourdet, c'étaient des amis, ou rédacteurs en chef de journaux ou speakers de la radio. Ils étaient là et Robert Desnos n'y était pas. Alors on attend... "Robert Desnos, mais qu'est-ce qu'il fait ? Il est parti"... Alors il y en a un, je ne sais plus qui, qui dit "il est parti, il est sur la grande place, sur la place d'armes..." On attend, et d'un seul coup Robert Desnos arrive.

Je peux vous dire que tout de suite il m'a déçu parce que... il avait un chapeau à larges bords, il avait une cape, une cape noire, très français, il avait un costume militaire kaki, et puis il avait des guêtres... Alors là ça faisait suranné comme élégance... Ce qui choquait surtout c'étaient ses lunettes, on avait l'impression qu'il vous regardait au travers de hublots, les yeux tout petits.

Tout de suite, dès qu'il arrive : "qu'est-ce que tu faisais Robert ?". Ce sont ses amis qui disent ça, nous on était en retrait, les jeunes...

"Ah oui, oui, maintenant écoutez, j'ai fait un rêve cette nuit, le rêve que j'ai fait je voulais absolument me l'expliquer, c'est pour ça que j'étais sur la place d'appel, en marchant sur cette poudre, cette terre sablonneuse, maintenant je sais.

- Alors qu'est-ce que t'avais rêvé ?

- J'avais rêvé qu'on me donnait des bols de bouillon, des bols de bouillon, mais alors j'en bavais tellement, puis ça me gavait, j'avais l'estomac qui éclatait et tout, c'était dégueulasse !

- Ben, qu'est-ce que c'était ?

- Eh ben, écoutez, c'étaient pas des bols de bouillon. C'étaient des potages qu'on me donnait.. C'est en trois syllabes, "potages" : "PO-TA-GES". Inversez : "GES-TA-PO". En fait on me faisait ingurgiter de la gestapo, j'en avais plein le dos, alors je vomissais la gestapo."

Tout le monde se met à rire, et moi avec mon copain on se regarde en nous disant : "alors c'est ça le poète ?". Et on a dit alors, excusez-moi, on a dit : "il est un peu cul-cul...". Et on est partis.

J'étais resté sur cette impression... Robert Desnos... Mais, après, vous voulez une meilleure impression de lui ? Ça a été la deuxième. La deuxième c'est que Robert Desnos a compris où était le mal des prisonniers à Compiègne.

A Compiègne on flânait à longueur de journée, on était affamés, mais on était désœuvrés, parce qu'il y avait deux appels journaliers et entre ces deux appels on faisait ce qu'on voulait. Les Allemands n'intervenaient pas. Ils n'intervenaient qu'aux appels. Par contre ils étaient aux miradors. La police et l'administration intérieure du camp appartenaient aux détenus, comme dans les camps de concentration. On ne savait pas quoi faire. Mais il y avait une épée de Damoclès qui pesait sur nous, c'étaient tous les départs du mercredi, chaque mercredi il y avait un départ. Un mercredi un petit départ, 50, 100, 150, et le mercredi d'après un gros départ, qui allait jusqu'à 2000, 2500. Il faut dire que les arrivées c'était tous les jours, tous les jours il arrivait du monde, 40, 50, 25, 20 etc. Ce mercredi, c'était notre épée de Damoclès parce que personne n'était revenu pour nous dire où ils allaient... Où va-t-on ? On était loin de savoir ce qu'étaient les camps de concentration, mais on supposait qu'on n'allait certainement pas partir comme travailleur libre en Allemagne.

Il y avait des gens, des camarades, qui faisaient des conférences, Robert Desnos en avait fait une sur le surréalisme, que j'ai écoutée. Un de nos camarades, Chandon, Moët & Chandon, faisait un cours, une conférence sur la champagnisation. Robert Desnos, tout de suite, a la prescience de ce qu'il faut faire. Il y avait quand même cette morosité dans le camp, on se méfiait les uns des autres, etc.

Et c'est là que Desnos invente les jeux interactifs. Le premier jeu, c'est le jeu des Incollables. Après il a fait d'autre jeux. Aux Incollables, ils étaient cinq, il y avait Rémy Roure, Maurice Bourdet, Hilsum... et puis Robert Desnos. Ils interrogeaient... "Si vous nous collez, vous gagnez trois cigarettes". Moi je regardais, évidemment, mais ce n'était pas très engageant parce que dès que Desnos prenait quelqu'un, il faisait ça en speaker radio, il se payait votre tête, c'était toujours un peu gênant devant tout un tas de camarades. Au bout de quelques jours, j'ai eu une idée... Sur les quais de la Seine un jour, je ne vais pas entrer dans le détail, j'avais pris un bouquin sur l'Empire, sur la cavalerie impériale. Je ne vous donne pas le détail, ce n'est pas important, mais ce détail ne collait pas avec ce que nous disait le professeur d'histoire au lycée Louis-le-Grand. J'achète le bouquin et une fois que je l'ai lu, je pose la question à mon prof d'histoire, qui ne peut pas répondre. C'était une colle. Et là, à Compiègne, je pense à ce bouquin, et je me dis "tiens, mais je vais aller me présenter aux Incollables, à Robert Desnos, et je vais voir si...". Et là j'ai changé totalement d'avis sur lui.

"Comment tu t'appelles ?

- Bessière

- Toi tu vas nous parler de l'Empire, tu vas nous poser une question sur l'Empire".

J'étais stupéfait, il était certainement un peu médium sur les bords. Il était radiesthésiste aussi. Comme je pensais fortement à ma question, il avait deviné... Je les ai collés. Après à Compiègne je ne l'ai pas revu, enfin on s'est revus deux ou trois fois, mais c'est surtout à Flöha...

Sur les Incollables, parmi les cinq gagnants, qui ont réussi à les coller, on est quatre qui sommes partis avec lui en déportation. C'est pour ça qu'il s'est accroché à nous, enfin on s'est bien reconnus. Quatre sur cinq ont fait partie du convoi des tatoués. Je l'ai vu à Auschwitz, je l'ai vu à Flossenburg et bien sûr j'ai été son voisin de paillasse à Flöha.

 

(question : en fait il a été un grand soutien moral ?)

Je peux vous dire que si je suis aujourd'hui là, c'est beaucoup grâce à lui. Pour moi, la déportation sans lui n'aurait pas été la même, parce que tous les soirs, on était à côté, on était deux-trois jeunes autour de lui, vous savez, les châlits étaient rapprochés... tous les soirs il nous racontait toutes les frasques qu'il avait faites.

Evidemment, depuis Compiègne, ce qui m'a fait tenir aussi, et Desnos m'a aidé fortement sans le savoir, c'est que, comme mon grand-père avec ma mère, et mon père avec moi, je m'étais dit, avec ce que je vis, quand j'aurai des enfants, je vais leur raconter, il faut surtout que je retienne bien tout ce que je vois, pour pouvoir le raconter à mes enfants, à mes petits-enfants un jour.

J'écoutais tout ce qu'il nous racontait. Le soir, au lieu de penser "j'ai faim", je pensais "il a dit ça, il faut que je retienne ce qu'il a dit", parce qu'il était intarissable, sur les aventures, sur les coups qu'ils ont faits, surtout dans le Montparnasse des années 20 ; il avait connu Hemingway, il avait connu Dos Passos, Jean Cocteau, Aragon... il était très lié avec Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud. Il nous parlait de cinéma et il avait écrit deux ou trois scénarios de films, avec Henri Jeanson.

C'était comme ça tous les soirs et s'il n'y avait pas eu ça, je serais sûrement comme d'autres tombé dans le pessimisme... Il me prenait pour le fils qu'il n'avait pas eu certainement. Parce que j'ai retrouvé après, dans des documents, quand j'ai écrit sur lui, et quand j'ai compulsé les archives de Doucet, avec Jacques F. j'ai retrouvé qu'il avait connu un Bessière chansonnier sur la Butte Montmartre, avec lequel il était lié... J'avais lu ça.

 

(question : l'ambiance, entre vous, les détenus, dans les camps de concentration, c'était plutôt de la solidarité, de l'amitié... ?)

Il n'y avait pas d'individualisme, on se soutenait. Mais à Flöha, kommando, camp de concentration, nous c'étaient les kommandos satellites, nous étions 750. C'était un camp de concentration, mais sur 750 nous n'étions que 100 Français. Il y avait une solidarité d'autant plus poussée que les slaves, y compris les Tchèques, ne pouvaient pas nous voir. Vous savez pourquoi ? On ne les avait pas aidés... Munich ! On avait trahis les Tchèques à Munich. On avait trahi les Polonais... enfin, trahi... Enlevez peut-être le mot "trahi"... Mais la Pologne : on déclare la guerre à l'Allemagne et puis on reste sur les frontières du Rhin. Les Polonais ne pouvaient pas nous voir. Pendant ce temps là en quatre semaines la Pologne avait été écrasée. Avant cela à Munich, on a abandonné la Tchécoslovaquie, on est allé discuter, quand on a eu fini de discuter les Allemands ont envahi la Tchécoslovaquie.

Et les Russes, n'en parlons pas, les Russes, les Ukrainiens... Nous étions 100 Français, on était un peu comme dans un ghetto, et la solidarité jouait, énormément. Elle a joué sur les routes...

Ça vous surprend que les Tchécoslovaques et que les Polonais ne pouvaient pas nous voir ? Mais j'aime les Tchécoslovaques... Mais c'est vrai qu'à ce moment là, il faut voir les choses en face, Munich a quand même été un coup... avec Mussolini, Daladier, Chamberlain, Anglais et Français réunis... voilà..

 

(question : Est-ce que vous croyiez que vous survivriez ? Etiez-vous optimiste ?)

Toujours ! Toujours. Toujours, toujours. Le moral, le mental m'a sauvé, toujours. J'ai eu beaucoup de problèmes dans ma vie, le mental m'a toujours sauvé.

 

(question : Après la guerre, quand et comment vous êtes-vous remis de la guerre, des camps ?)

A cette époque là, il n'y avait pas de psychologue ou de psychiatre pour nous aider, il fallait qu'on se débrouille tout seul.

Je vais vous raconter une anecdote. J'ai eu le typhus, mon poids à l'arrivée : 36 kilos. A mon retour en France, j'étais à l'hôpital Lariboisière, à Paris... On avait prévenu mon père et ma mère dans la matinée que leur fils était arrivé...

Vous voulez que je vous raconte un peu ma baraka ?

Quand j'étais à Terezin, j'ai eu le typhus exanthématique. Vous tombez, du typhus.

Je ne sais pas où je suis tombé, j'ai dû tomber dans une rue ou peut-être en mission dans l'armée russe, vous tombez inanimé. On vous amène, on vous fait des piqûres, je ne sais pas ce qu'on nous fait, oui des piqûres...

Huit jours après, vous vous réveillez ou vous mourez. Quand je me réveille, un copain me dit : "tiens, eh ben tu vas vivre !" Je dis : "qu'est-ce qu'il y a ? ", j'étais complètement hébété... Au moment où je me réveille, on voit un officier qui arrive, une croix de Lorraine, un képi.

"Vous êtes français ?"

Mon camarade répond : "oui, oui, on est français.

- Combien il y en a ici ?"

Dans cet hôpital, nous étions tous des Français qui comme moi avions revêtu l'uniforme soviétique.

"Ben oui, on est cinq Français.

- Bon, alors à minuit ce soir vous vous mettez dans le couloir, l'infirmière russe est au courant ".

Ils m'ont habillé, on m'a mis dans un fourgon et on est partis. On a su trente ans plus tard qu'on nous avait échangés contre de l'essence. J'ai revu le chef de la mission justement, il n'y a pas trente ans, quarante ans après, tout à fait par hasard...

On nous avait enfouis sous des ballots, dans des half-tracks de la Croix-Rouge. Si on nous avait piqués, on serait peut-être restés en Russie après, parce qu'on était encore en uniforme russe...

On arrive à Meeran, dans les lignes américaines. A l'hôpital américain de Meeran, pour passer au dépistage. Moi tout de suite on me met dans un dortoir. Quand les Américains occupaient une ville et un hôpital, il y avait un médecin-chef américain qui soignait, mais ils conservaient le personnel allemand à l'intérieur. Ce qui fait que dans un hôpital allemand, c'étaient des sœurs, des religieuses qui gardaient les malades, mais il y avait des médecins allemands, qui avaient servi dans l'armée, et qui étaient prisonniers bien sûr. Et là quand j'arrive, j'étais jeune, j'avais dix-huit ans, la jeune infirmière qui était chef du bloc me prend en amitié. Je causais allemand à ce moment-là, j'ai beaucoup oublié depuis, je causais allemand à peu près, j'avais étudié à l'école et dans les camps on était obligés de parler allemand... Elle se met à causer avec moi, et quand les officiers passent, les officiers médecins, le commandant américain et les deux officiers allemands : "hop, rapatrié demain matin à la première heure, rapatrié demain matin au premier avion". Ils passent. Et cette sœur continue à venir me parler : "t'as besoin de quelque chose, tu veux quelque chose ? Tu te sens... ?". L'officier allemand, le médecin allemand qui était responsable, en prend ombrage et la rabroue deux fois : "t'as autre chose à t'occuper que t'occuper de lui, il y en a d'autres, y a pas que lui etc."

Le lendemain matin, on m'amène en civière devant l'appareil qui allait nous rapatrier. Mais la veille, il y avait eu une correspondance avec Paris, avec le ministère. Dans tous les hôpitaux c'était comme ça, dès qu'ils avaient de nouveaux déportés, ou de nouveaux prisonniers, les Américains communiquaient nos adresses et notre arme à Paris.

Nos parents pendant ce temps là s'étaient débrouillés, avaient rencontré d'autres parents, surtout depuis la Libération, allaient au ministère et se tenaient informés.

On leur fait part de mon arrivée. Le soir même mes parents étaient au courant que le lendemain matin à la première heure j'allais être rapatrié. Ma mère allait aux Buttes-Chaumont, vous ne connaissez pas, ce n'était pas très loin du Bourget, ma mère connaissait l'itinéraire des appareils... Cette matinée là, est allée voir pour tenter de reconnaître l'avion, il n'y en avait quand même pas des masses, qui allait au Bourget.

Quand on arrive à l'avion, immédiatement, au moment où je vais embarquer, l'officier allemand dit (il n'y avait pas l'américain) : "non non, lui il partira plus tard". Et on m'a ramené dans ma chambrée. L'avion est parti. Dans ma chambrée après, l'Américain arrive et dit "mais c'est pas... qu'est-ce qu'il fait lui, on a dit qu'il partait ?"

Donc j'ai pris l'avion suivant. Le premier avion s'est écrasé. Les douze déportés qui étaient dedans se sont écrasés. Et ma mère l'a vu s'écraser. Enfin, elle l'a vu en difficulté.

Quand on téléphone à mes parents en leur disant "votre fils est arrivé", ma mère était en larmes. Quand ils arrivent à l'hôpital pour me voir, c'étaient des hôpitaux où il y avait quatre-vingts lits, je vois l'infirmière, militaire, qui était au bout et qui fait signe. Et mes parents passent devant moi, sans me reconnaître. Soixante-huit kilos quand j'ai été arrêté, trente-six kilos quand je reviens.

Je vous ai raconté ma baraka.

 

Après, j'ai eu six mois d'hôpital. Dans la Résistance, j'étais homologué, on m'avait dit "vous avez intérêt à rester dans l'armée. La Résistance, la déportation, ça compte pour trois, vous vous rendez compte, les points que vous allez avoir". Je suis donc, au bout de six mois, resté dans le service armé. J'étais en Allemagne, puis au moment où mon régiment part pour l'Indochine, je suis passé devant le médecin, qui me dit : "je refuse le départ pour l'Indochine, t'as déjà eu le typhus, tu vas attraper la fièvre jaune en Indochine...". Comme j'allais entrer à Saint-Cyr, à Coëtquidan, je suis rentré dans le civil. Dans l'armée, je ne pensais pas à la déportation. Dans l'armée on était en collectivité, il n'y avait plus de déportation, il n'était question que de faire son boulot, pendant l'occupation en Allemagne, je me retrouvais en Allemagne en plus, la déportation il fallait que j'en parle le moins possible, j'avais des responsabilités dans l'armée aussi. Quand en 1948, à 24 ans, non, en 1948 j'avais 22 ans, après quatre ans de guerre, je me retrouve sur le sable, j'ai eu droit, comme j'avais réussi l'examen de Saint-Cyr dans l'armée, à une école équivalente. J'ai fait les Travaux Publics, je suis sorti ingénieur des Travaux Publics, là encore, les études, on ne pensait pas à la déportation...

Je vais vous dire aussi une chose, j'étais chez mes parents. J'ai oublié de vous dire tout à l'heure, mon père me voit, quand je suis rentré, mes parents viennent, ils ne m'avaient pas reconnu. Evidemment, quand ma mère me voit comme ça, ils retenaient leurs larmes, mon père se retenait... A un moment donné j'ai voulu leur parler. Mon père m'a dit "André tais-toi, tu reviens de l'enfer, tu es au paradis maintenant, tu ne penses plus à l'enfer !". Nous n'avons jamais plus parlé de déportation avec mes parents. Jamais plus. C'est il y a trois ans, ma femme me dit "mais au fait... ? " Je dis : "je me rends compte, ils n'ont jamais su ce que j'avais...". Tout ça parce que j'avais respecté... Mais mes parents étaient des gens charmants...

Je voulais vous dire ça, je n'ai pas parlé de déportation pendant 38 ans.

 

(question : "vous n'en aviez pas besoin ?")

Non, je ne voulais pas. Et reprendre des études, à 22 ans, avec des jeunes, les jeunes avaient 18 ans, j'avais 22 ans, alors la déportation... Il fallait travailler, j'ai créé mon entreprise... C'est 38 ans après que... et voilà. Ça ne m'a pas trop mal réussi, j'ai 86 ans aujourd'hui, je parle encore...

 

(question : "Si on revient à Robert Desnos, comment et où avez-vous appris sa mort ?")

Je l'ai appris longtemps après.Vous voulez que je vous dise ce que j'ai retenu de Robert Desnos ? Un jour... Non, je vous laisse votre question, je le dirai après, ça...

Oui, oui, je l'ai appris bien longtemps après. Je faisais partie des anciens, en 1958, certains de nos camarades ont monté l'association, que je préside aujourd'hui, des Déportés tatoués du 27 avril 44. J'allais à l'assemblée générale une fois par an... C'est comme ça, en 58, que je l'ai appris, j'avais fini mes études, je l'ai appris 10 ans après, en faisant connaissance avec Youki.

 

(question : "Vous aviez rencontré Youki, vous l'aviez cherchée, vous l'aviez trouvée ?")

A l'assemblée générale. Je ne l'ai pas fréquentée, je l'ai vue deux fois, à deux assemblées générales. Evidemment elle était un peu changée, enfin j'ai vu des photos aujourd'hui mais à cette époque là elle était bouffie puisqu'elle était... elle se droguait, elle était étheromane.

Après... Jusqu'au jour où mon gosse de dix ans arrive : "Papa, tu ne peux pas me faire réciter, maman n'est pas là. La récitation ?". Et il me récite Le Pélican, de Robert Desnos, et à la fin il me dit "Ben tu sais ça c'est..." et je dis "ah ça c'est marrant, c'est de qui ?".

"C'est de Robert Desnos". Je dis "Quoi ?"...

Le lendemain l'institutrice était au courant, j'étais convoqué à l'école : "vous ne pourriez pas nous parler de Robert Desnos ?".

 

(question : "Est-ce que vous pouvez nous parler de ce convoi du 27 avril, est-ce que vous avez été prévenu longtemps à l'avance, ou la veille, que vous partiez ?")

De Compiègne... L'appel a eu lieu le 26. Immédiatement après l'appel, 1700 ça prend quelques heures quand même, on nous avait dit ce qu'il fallait qu'on laisse, dans un colis qui serait remis à nos parents, qu'ils n'ont jamais reçu, et une valise avec tout ce qu'on pouvait emmener. Ne me demandez pas ce qu'on pouvait laisser, emmener, je ne m'en rappelle plus, un pardessus, ce qu'on avait sur nous, pas de rechange, par contre vous pouviez emmener les montres, les bijoux, vous pouviez emmener ça, ils allaient nous les piquer à l'arrivée, mais tout ce qui était nourriture et tout, vous n'emmeniez pas, tout ce qui était linge de rechange, etc.

Immédiatement après, on allait au bâtiment C, qui était l'ancien camp des femmes, et on était en quarantaine jusqu'au lendemain. On partait le lendemain. Juste un petit mot, il fallait qu'on écrive un mot qui était ronéotypé, enfin, imprimé : "je change de camp, je vous donnerai des nouvelles quand je serai dans un nouveau camp". Pour nos parents...

Une nuit blanche, évidemment on était tous énervés, on n'avait pas tellement envie de dormir, alors c'étaient des chants, Robert Desnos a chanté toute une partie de la nuit, je n'étais pas très loin de lui, des chansons de corps de garde, L'artilleur, Les artilleurs ma mère, etc.

Le lendemain matin on nous a rassemblés, fouille, une fouille complète. Il y en a quand même qui ont réussi à passer des limes. Une boule de pain, un saucisson très épicé, et rien à boire. Il y en a qui ont réussi à passer des limes, des outils dans la miche de pain, il y avait une miche pour quatre.

Quand on est sortis du camp, sur la place, vous ne pouvez plus la voir aujourd'hui, puisque... vous voyez où est le parking derrière, le grand parking ? C'était là la place d'appel, la grande place.

Quand on est réunis sur cette place, là, on a chanté La Marseillaise, mais ça a été vite fait, les Allemands ont commencé à tirer en l'air, on a compris, on s'est arrêtés. Et puis on a traversé, alors c'est là qu'il y a eu, mais moi je ne l'ai pas vu, des rassemblements, parce que les gens étaient au courant, il y avait quand même des fuites, par les sous-officiers allemands, moyennant finances, ils prévenaient... Donc des familles se rassemblaient du côté de la statue de Jeanne d'Arc... de la tour Jeanne d'Arc, en descendant... Mais moi je n'ai rien vu, je sais que Youki Desnos y était, des camarades ont vu leur femme, les plus âgés... Après on a été enfournés à 100 par wagon, comme vous le savez.

Pour parler du convoi, on était à peu près 1700. Dans le convoi il est évident que lorsque vous êtes à 100 dans un wagon de marchandises, vous avez dû en voir des wagons de marchandises, 100 ça laisse en surface au sol à peu près la surface de cette feuille de papier là. Ça veut dire que nous n'avions pas beaucoup de place pour se tenir debout.

On ne tenait debout que parce que c'était une tenue de groupe, on était solidaires les uns des autres. Chaque fois qu'il y avait un à-coup à la locomotive, on n'arrêtait pas d'avoir des à-coups, on n'arrêtait pas de tomber les uns sur les autres, on s'épuisait à se relever, jusqu'à ce qu'on piétine les camarades âgés qui ne pouvaient plus se relever. Et le manque d'air arrive, il n'y avait qu'une ventilation de 60 cm par 20 cm qui était bouchée par des barbelés, ça pour faire respirer 100 personnes. On hoquetait, la chaleur montait, évidemment, au bout d'une vingtaine d'heures... En plus pas de tinette, une tinette au milieu mais inaccessible, la paille au bout de vingt heures ça devenait du fumier, les odeurs, la respiration, certains ont bu de leur urine, ils avaient soif, ce qui fait qu'au bout d'une vingtaine d'heures certains... il y avait une odeur, je la ressens encore cette odeur, une odeur d'urine, de défécation etc... Pour certains ça s'est traduit... On était sur les nerfs, on n'arrêtait pas de se chamailler, non pas de se chamailler mais... on se foutait les coudes les uns contre les autres, on se marchait sur les pieds, on n'arrêtait pas de se disputer.. Alors pour certains ça s'est traduit par des crises de folie furieuse, aucun wagon n'y a échappé. J'en ai beaucoup discuté après quand j'ai écrit sur le convoi. Les crises de folie, chaque wagon, ça a été des bagarres démentielles, il y a eu des morts, etc. On a compté une soixantaine de morts à l'arrivée et une soixantaine de cas de folie furieuse et beaucoup ont été... mais on n'a jamais su le compte exact... beaucoup ont été exécutés parce que les Allemands les ont canardés dès l'arrivée au camp. Voilà à peu près ce que je peux vous dire...

 

(question sur l'arrivée à Auschwitz)

Oui, j'ai oublié de vous dire, ça a duré quatre jours et trois nuits. Quatre jours et trois nuits d'un voyage comme ça, aujourd'hui on me raconterait ce que je raconte, je dirais, ce n'est pas possible.

Quatre jours et trois nuits debout. Sans manger. Boire ? On s'est arrêtés une fois pour boire un quart d'eau. Donc sans manger, sans boire et debout. C'était dingue... la chaleur...

Quand on est arrivés à Auschwitz, ça a été l'univers en folie. Les portes s'ouvrent, tout de suite les SS nous font sortir à coups de crosse, à coups de morsures de chien, quand vous tombiez vous étiez relevés à coups de crosse, ou de morsures de chien aussi. Et puis en quelques minutes nous sommes sur le ballast.

Et c'est là où les fous, eux, se dressent tout de suite, ils étaient tenus par les nerfs, et cavalent, et là, moi je ne l'ai pas vu, mais on entendait des coups de feu bien sûr, mais vous pensez bien qu'on ne regardait pas ailleurs, on regardait pour savoir si on n'allait pas prendre un coup, on se préservait, et paraît-il, il y en a un notamment, tout le monde l'a vu, c'est un camarade qui était, je crois, du conseil municipal du 12eme arrondissement, qui s'est précipité sur un motard, un Allemand, soldat, enfin, un SS, il l'a bousculé de sa moto, il a voulu la prendre mais évidemment il a été immédiatement abattu d'un coup de mitraillette.

Et à l'intérieur des wagons, les 60 morts dont je vous parle n'ont pas été identifiés, car on n'a pas retrouvé les listes. On a identifié un seul camarade, ingénieur à l'armement en France, 62 ans, il avait été piétiné...

On s'est donc retrouvés à Auschwitz. Là évidemment nous avons été rassemblés en deux coups de cuillère à pot et on nous a fait prendre les deux kilomètres, parce qu'à Auschwitz, je ne sais pas si vous avez été à Auschwitz, nous avons été débarqués non pas à l'intérieur, comme nous n'étions pas juifs, nous avons été débarqués au débarcadère marchandises...

Je dis "débarcadère"... c'était, si vous voulez... Il n'y avait pas de débarcadère... C'est là où on débarquait les non-juifs, puisqu'on a été quand même 4500 non-juifs à Auschwitz, venus de France, de France ou des divers camps ; il y a eu des Polonais avant...

On nous a fait faire les deux kilomètres, là il fallait voir comment ça se passait, c'étaient des SS ukrainiens qui nous gardaient, et tous ceux qui avaient des montres ou des objets de valeur, il fallait qu'ils fassent attention, parce qu'ils auraient pratiquement coupé les bras pour capter une montre... Et c'est là que j'ai appris que quand on marche dans une colonne allemande de prisonniers, il faut rester au milieu, pas sur les bords. Sur les bords, pour accélérer c'est là où on vous donne les coups, les coups de crosse, celui du milieu ne craint rien, c'est parce que c'est par cinq en Allemagne ; les deux du milieu ne craignent rien... les trois du milieu ne craignent rien. On était assoiffés et je me rappelle, à quelques rangs devant moi un camarade, il avait dû pleuvoir la veille ou l'avant-veille, il y avait une flaque d'eau, quelques flaques d'eau, un camarade n'y tient plus, il plonge dans une flaque d'eau mais il n'a pas eu le temps de l'atteindre, il a été immédiatement abattu par une rafale de mitraillette.

On a fait les deux kilomètres au pas de gymnastique, comment pouvait-on encore aller au pas de gymnastique après trois jours, après quatre jours et trois nuits de wagon comme ça ? Finalement nous avons été parqués dans deux baraquements qu'on appelait les écuries de la mort, on l'a appris quand on était sur place. On a été recensés à 1655, on nous a répartis en deux, 800 dans chaque baraque. Il y avait des ampoules nues, c'étaient les anciennes écuries de la cavalerie polonaise puisqu'Auschwitz a été construit sur une caserne, un quartier de cavalerie polonaise. Pourquoi les "écuries de la mort", parce que c'était là qu'ils parquaient les juifs ; quand ils avaient un excédent de juifs qu'ils ne pouvaient pas gazer dans la journée, ils les entreposaient la nuit, ils allaient se reposer, pour les reprendre le lendemain matin. C'est pour ça que l'on appelait ça les "écuries de la mort". Quand on y arrive, nous on est tout de suite pris par une odeur... On nous dit que les fours crématoires ne sont pas très loin, mais en fait on a appris que cette odeur de chair grillée qui nous prenait la gorge... Là encore, chaque fois que je rencontre un camarade, on encore cette odeur de chair grillée dans la gorge... Ce n'étaient pas les fumées des crématoires, à Auschwitz c'est une terre argileuse et tout simplement pour assécher le sol, il n'y avait pas de sable, c'était de l'argile, ils se servaient des cendres du crématoires. Ce qui fait que c'était intenable... enfin, intenable... il fallait tenir.

C'est là que nous avons été répartis, après on est passés au marquage, puisque nous sommes tous les tatoués, on a été tatoués, ce qui voulait dire que nous n'allions pas être exterminés à la chambre à gaz, mais exterminés plutôt par le travail.

Douze ou quatorze jours à Auschwitz, nous avons laissé une centaine de camarades sur place, malades, morts, ou blessés, et nous avons été réembarqués, pour un voyage jusqu'à Buchenwald, où nous étions 50 par wagon, où il y avait de quoi boire et du pain rassis à manger.

Mais l'arrivée à Buchenwald, le débarquement, on avait beau être 50, ça a été à coups de crosse, et là je n'ai pas eu de chance parce qu'en descendant du wagon, c'était assez élevé entre le plancher du wagon et le sol, on se bousculait avec un camarade, on se bousculait et on est tombés par terre. Alors lui il n'a pas eu de chance, il a été happé par les chiens, moi j'ai été relevé par un coup de crosse qui m'a cassé l'os nasal, ce qui fait qu'à Buchenwald j'y suis resté 12 jours, mais je ne me rappelle plus de rien. J'avais du mal à étancher le sang, j'avais évidemment le saignement de nez toute une matinée et j'ai passé les 12 jours à surtout surveiller s'il y avait une bousculade, je savais que si j'avais encore à resaigner, j'aurais été trop faible pour continuer. Je ne me rappelle plus, tout ce que je sais, c'est ce que les camarades m'ont dit.

Après j'ai fait partie des mille... A Buchenwald les communistes sont restés. A Auschwitz, l'administration interne du camp, c'étaient les Polonais. Les juifs polonais. Mais à Buchenwald c'étaient les communistes.

A Auschwitz c'était la "solution finale", c'était donc réservé en principe aux juifs, mais après, dès qu'on entrait en Allemagne, c'étaient les prisonniers politiques, il n'y avait plus de juifs dans les camps allemands. Tous les juifs allaient dans les camps polonais, les cinq camps polonais. Qui tenait l'administration intérieure du camp, ça dépendait des effectifs, puisqu'on sait que c'étaient les Allemands qui ont occupé les premiers les camps de concentration, mais les premiers ça a été les politiques, sociaux-démocrates et communistes. Après ça a été les "divers", etc. Les divers politiques qui n'étaient pas forcément communistes. Politiques, je n'ai pas les partis politiques en tête, il y avait les sociaux-démocrates ... Il y a eu deux couches, les communistes et les autres. Selon les effectifs, l'administration interne des camps était commandée, dirigée, par les communistes ou par les non-communistes. A Buchenwald, il y avait parmi nous deux délégués syndicalistes importants, Marcel Paul notamment qui a pris langue avec les autorités du camp. On savait qu'ils avaient besoin de 500 spécialistes, parce qu'il ne faut quand même pas oublier que les camps de concentration étaient surtout des pourvoyeurs de main-d'œuvre, nous étions de la main-d'œuvre qu'il fallait épuiser au travail, il fallait nous exterminer au travail... Pour ce faire, toutes les grandes usines d'armement avaient installé leurs usines, les ateliers d'usines à la périphérie des camps. Le camp était un pourvoyeur de main-d'œuvre. Buchenwald voulait 500 spécialistes, ils demandent des spécialistes. Tous les communistes se sont déclarés "spécialistes". Mais nous qui n'étions pas communistes... "Bon, qu'est-ce que vous êtes ?". J'étais "étudiant", j'étais "coiffeur". On se déclarait... Pourquoi les communistes disaient-ils "déclarez vous", c'était surtout pour rester, parce qu'ils savaient que Flossenburg était un camp d'extermination. Ce qui fait qu'on était mille, professions libérales, des avocats, des commerçants, etc, à s'être retrouvés à Flossenburg. Mille. Dont Robert Desnos, qui n'avait pas voulu... A qui on proposait de rester à Buchenwald. Il y avait un autre poète, qui s'appelait Verdet, je ne sais pas s'il vous dit quelque chose, André Verdet, qui était communiste, et qui l'a incité à rester... Robert Desnos n'a jamais été communiste ; s'il y avait une correspondance politique il aurait été radical-socialiste. Mais il n'était pas communiste. Verdet me l'a dit plus tard, il a proposé à Desnos : "tu sais tu peux rester à Buchenwald, tu te déclares..." ; Desnos a refusé totalement, il lui a dit : "je suis poète et je suis écrivain et je reste écrivain". Et il est venu avec nous, il a voulu continuer le cours de son destin sans le contrarier.

On s'est retrouvés donc à Flossenburg, et de Flossenburg on a été 191 à être désignés pour Flöha, et on a fait partie de ces convois... Le convoi des tatoués...

En tant que convoi des tatoués, nous avons été répartis dans trois camps, nous avons connu trois camps : Auschwitz, Buchenwald et Flossenburg, mais à l'intérieur de ces camps nous avons été disséminés dans 11 grands camps et dans 41 kommandos qui recouvraient toute l'Allemagne. Je ne sais pas si vous avez lu mes ouvrages, L'engrenage, D'un enfer à l'autre, on couvre toute la déportation, pratiquement...

 

(question : à la fin, ça a été les marches de la mort ? )

A la fin, oui, ça a été les marches de la mort.... Jusqu'en janvier 1945, Robert Desnos n'avait pas connu la faim. Je crois que j'ai fait – je ne crois pas, j'en suis sûr – je crois que j'ai calculé le nombre de kilos de colis qu'il a reçus... Je crois qu'on est arrivé le 2 juin là-bas, du mois de juin en janvier, je ne sais pas combien il a reçu de colis. De même qu'à Compiègne... Ceux qui recevaient des colis, comme Robert Desnos, ne s'associaient qu'avec ceux qui recevaient des colis, jamais avec ceux qui n'en recevaient pas... Alors on les regardait manger. Mais enfin, bon, peu importe. Robert Desnos, lui, le jour où la France est libérée, ne peut plus recevoir de colis. Là il a su ce que c'était que de crever de faim. Nous on savait, on était un peu habitué à l'abstinence, et là il crevait de faim.

Ça a été sa perte. A un moment donné, je le voyais, il commençait à... il regardait le calfacteur... celui qui donne à manger... Vous n'avez jamais été en prison ? Ah bon ? Peu importe... celui qui distribue la soupe. Et là, ça faisait quelques jours qu'il regardait, il dit : "mais, tu te rends compte, il plonge pas la...". La viande, quand il y avait de la viande, c'étaient des bouts d'os, c'était au fond... Il dit "mais tu te rends compte, chaque fois... regarde ça ! Chaque fois que c'est un Français, hop, il donne la surface de la... ".

Moi j'osais rien dire, parce que... Parce que vous savez... c'était un caractère quand même, Robert Desnos, je vous en parlerai après... Et c'est comme ça qu'à un moment donné, je le voyais faiblir, faiblir, ça faisait quinze jours, trois semaines, il faiblissait, il avait faim, il était... Il ne parlait plus beaucoup le soir. Et puis un beau jour ça a éclaté. Au moment où il arrive devant le calfacteur, c'était un jeune Tzigane, 16 ou 17 ans, et qui était le... la maîtresse de l'Oberkapo. Vous savez, l'homosexualité, chez les kapos, c'était courant dans les camps de concentration. Ils étaient tous homosexuels pratiquement. Il fallait d'ailleurs se méfier, les jeunes, moi jamais je n'ai eu de problème, mais j'ai des camarades qui ont eu des problèmes, là la solidarité jouait, on les planquait, parce que le soir à l'extinction des feux ils venaient les chercher. Et là il fallait planquer les camarades. Ils repéraient les beaux jeunes gens, etc.

Donc Robert Desnos me dit "t'as vu, le pédé...?". Et là, quand il arrive devant lui, l'autre lui verse la soupe, la soupe était bouillante bien sûr. Il prend sa gamelle, il n'y avait que la moitié de la gamelle. Il lui fait signe : "remets l'autre moitié". L'autre le regarde, Desnos insiste, il le regarde dans les yeux et à ce moment là l'autre lui fout un coup de louche. Quand il a vu ça, il lui a balancé sa gamelle de soupe bouillante sur la figure. Dans les trois minutes qui suivaient, deux kapos, l'Oberkapo... l'autre, vous pensez qu'il avait reçu la gamelle de soupe bouillante dans la figure, il s'est enfui en criant, en pleurant.

Il a été tabassé, alors là... c'est là où il a brisé ses lunettes. Il a brisé ses lunettes, ils l'ont tabassé, il est resté pratiquement sur le carreau. Il ne s'en est jamais remis. Un jour il m'a dit "tu vois, je suis entré dans leur jeu, j'ai eu tort".

Ça c'était aux environs, de... début mars... C'était début mars, parce qu'à la suite de ça, il s'est finalement relevé, mais l'après-midi il a pris 25 coups de bâton, à vous briser le dos.

 

On est partis le 13 avril de Flöha, on commençait à voir la débâcle, dans les jours qui suivaient. Les Américains ont bombardé Chemnitz (aujourd'hui c'est Karl Marx Stadt), on entend le canon, et puis un matin il y a eu le "fliegeralarm"... non... enfin peu importe... l'alarme qui déclenchait l'évacuation du camp, quand les Américains étaient à 7 km, ce n'était pas loin.

On a évacué le camp, il a fallu marcher. Robert Desnos était dans un état... Et moi j'étais dans un sale état aussi parce que j'avais eu des problèmes...

Dès qu'on avait un problème, c'est-à-dire une punition au travail ou quoi que ce soit, dès qu'un kapo vous voyait, puisqu'ils naviguaient parmi nous, on était dans un déambulatoire, il fallait tout de suite se planquer quand on avait été puni, parce que dès qu'ils vous voyaient on se faisait tabasser.

Au moment où on évacue le camp, immédiatement "Los ! Los ! Los !"... Moi j'étais... comme tous les jeunes on était sur les châlits supérieurs – on laissait les plus âgés, parce qu'il y avait trois étages, c'était nous qui montions en haut, on était plus lestes malgré les problèmes – et donc j'étais là-haut. Au moment où je veux descendre, je mets mes claquettes - on avait des claquettes - l'Oberkapo me voit, dès qu'il me voit il fonce, et je suis parti en laissant mes claquettes. J'ai commencé la route pieds nus. Robert Desnos, lui, était parmi les malades, tout le monde le portait... l'aidait à marcher je veux dire. Moi je restais à côté de lui, c'était dur pour lui, c'était dur pour moi, j'avais les pieds en sang.

Je vous raconte l'affaire des camions... On était 750, nous étions une bonne soixantaine à être des traînards. Quand on arrive à l'étape du soir, notre interprète demande à l'Oberscharführer, le commandant SS du camp: "mais qu'est-ce qu'on va faire des traînards ?". L'Oberscharführer dit : "mais demain matin, je vois qu'ils nous retardent beaucoup..." - parce qu'on entendait quand même le canon derrière nous - "... demain matin je vais me débrouiller pour leur trouver un moyen de transport, qu'ils n'aient pas à peiner", etc.

Le lendemain, on commence à prendre la route, moi les pieds en sang, Desnos, lui, on l'aidait, moi on commençait à m'aider. Brutalement le convoi s'arrête et on voit un camion qui nous dépasse et qui va au bout de la route, en tête de colonne. On le voit, dans le lointain, on se dit ça y est, c'est le camion qui va nous dépanner, qui va nous amener à la prochaine étape. En effet les interprètes passent dans les rangs, 750 ça faisait quand même une certaine longueur de colonne, et, dans toutes les langues : "ceux qui ne peuvent pas marcher, rejoignez le camion, vous allez être amenés à l'étape". Je dis à Desnos : "alors, on y va Robert..." Pas Robert... "On y va, Desnos..." - je ne l'ai jamais appelé par son prénom – "On y va". Quand on arrive près du camion, notre interprète dit : "vous pouvez marcher !" Alors je dis "non, tu nous prends pour des... Tu nous prends pour des cons, Christian !". C'était Christian Leininger qui était notre interprète. "Mais non, vous pouvez marcher !". Et Robert Desnos : "mais j'insiste, j'insiste !". Desnos me dit "allez allez !", il me bouscule et m'envoie sur le côté. Je lui en ai voulu à mort... Jusqu'au soir, quand on a appris que tous ceux qui sont montés dans le camion ont été fusillés dans la forêt, sur le bord de la route. Mais ça, on l'a appris pratiquement le soir même. Après tout le monde nous a aidés, Desnos et moi.

Quand on apprend à demi-mots, le soir, que nos camarades ont été fusillés, alors là Robert Desnos, qui avait toujours eu jusque là le moral, flanche. Pourquoi ? Rödel. Rödel, son ami intime, ils étaient toujours ensemble... Ce qu'il y avait de curieux dans cette amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, c'était que Robert Desnos n'était pas croyant. Attention, il n'était pas antireligieux, il était anticlérical mais pas antireligieux. D'ailleurs je rappelle toujours, quand il parlait de dieu, qu'il parlait du "lotisseur céleste"... Enfin, ce sont des mots qui me sont restés, le "lotisseur céleste"... Il n'était pas antireligieux. Ils s'étaient associés, ça avait commencé par le partage des colis, puisque Rödel était le fils d'un fabricant de conserves de petits pois, les "petits pois Rödel". Il était très croyant, au point qu'il avait même fabriqué, avec les moyens du bord là-bas, un chapelet qu'il n'arrêtait pas d'égrener. Et ils avaient des conversations qu'on surprenait parfois, où ils parlaient beaucoup religion, ils s'accrochaient, etc... Ils se confrontaient... C'était quand même surprenant.

Quand je vous ai dit tout à l'heure que Robert Desnos écrivait, en abrégé, comment écrivait-il, je ne sais pas s'il connaissait la sténo, mais en abrégé, il écrivait des poésies, et il écrivait surtout un roman qu'il allait faire paraître dès son retour, il allait se lancer sur ce roman, qui s'appelait, d'après ce qu'il disait à son aréopage de littéraires, Le Cuirassier Nègre. Comme Robert Desnos a toujours été dans sa vie un peu distrait, c'était Rödel qui mettait, dans une boîte de chocolats que Youki avait envoyée à Desnos pendant sa captivité (ils avaient mangé le chocolat bien sûr), les petits papiers, qui étaient des coupures, des blancs de journaux, des marges de journaux... C'est donc Rödel qui les avait, qui les cachait, parce qu'il ne fallait pas se faire prendre, Robert Desnos était trop distrait pour pouvoir cacher quelque chose.

Le matin, Rödel avait été obligé d'aller dans le camion, parce que nous, on a eu de la chance, mais le camarade, l'interprète ne pouvait rien nous dire ; il avait surpris une conversation la veille au soir, de l'Oberscharführer disant : "de toute façon, on les liquidera...". Donc il savait qu'on allait les liquider...

Christian savait, mais il ne pouvait pas dire : "n'allez pas dans le camion...", les gens arrivaient, il n'était pas tout seul, il y avait des SS qui faisaient monter. Donc Rödel est monté dans le camion et a été fusillé.

Non, je me trompe... Au dernier moment Rödel donne la boîte à Desnos... Non, la veille au soir, au temps pour moi, je confondais... La veille au soir, Rödel ne se sentait pas bien... Il dit : "je vais être dans le camion", mais il ne se sentait pas bien, et il a donné la boîte de chocolats à Robert Desnos, qui a repris cette boîte. On veillait à ce qu'il la garde sa boîte, parce qu'il disait : "sans ma boîte, je....". Chaque soir on allait à l'étape, mais les Russes... il faut quand même dire que les Russes étaient en captivité depuis 42, les jeunes Russes, les Ukrainiens, nous volaient quand on avait quelque chose, parce qu'ils ne recevaient pas de colis, rien du tout, ils étaient malheureux comme les pierres. Et on ne changeait pas de costume... Quand vous pensez qu'ils avaient leur tenue bleu et blanc depuis 1942, on était au début 45, c'était la même tenue qui n'avait jamais été nettoyée, ni reprisée. Ils étaient relativement jeunes, ils avaient été pris à 14, 15 ans. Ils volaient, c'est pour ça qu'on était solidaires, parce que le soir, beaucoup parmi nous coupaient le pain en morceaux (on avait 250 g de pain) et en cachaient un petit bout pour manger, au cas où ils se réveilleraient la nuit, pour en manger des petits bouts. Il y en a qui le faisaient, moi je faisais partie de ceux qui le bouffaient tout de suite de peur qu'on me le fauche dans les heures qui suivaient. Mais les Russes aussi crevaient de faim, mais ils vous volaient aussi vos savates, ils marchaient nu-pieds, ils volaient un pantalon, ils volaient tout.

Les Russes n'arrêtaient pas de nous observer. Le soir, on logeait tous, 750, dans la même grange... bon, on logeait... on nous parquait dans la même grange, 750. Il fallait à l'étape qu'ils trouvent des granges suffisamment grandes. Et quand on était dedans, on était enfournés à coups de crosse, parce qu'il faut vous dire aussi que dans les camps, j'ai oublié de vous le dire, au kommando, on ne marchait jamais, c'était toujours au pas de gymnastique. Si vous étiez pris à marcher lentement, vous preniez une bastonnade, vous étiez dérouillés immédiatement par les kapos, et quand on était dérouillés par les kapos, on mettait du temps à s'en remettre. Donc, on marchait vite. En cours de route pendant ces marches de la mort, tout le monde n'allait pas à la même vitesse. On essayait de marcher vite pour aller en tête de colonne ; et quand on était en tête de colonne, pour se reposer on marchait lentement, ce qui fait qu'il y avait des fluctuations ; on restait entre Français... Par moment, j'étais avec mes camarades, avec Desnos... On essayait de marcher... Quand on arrivait à l'étape, on n'était plus forcément ensemble. Robert Desnos était très gêné dès qu'on le lâchait parce qu'il avait brisé ses lunettes, il était myope, il ne voyait pas très clair, il ne nous voyait que quand il était sur nous, donc on le tenait. Et ce soir là on est avec Baumel, toute une équipe, et Desnos est devant nous. Tout à coup on l'entend hurler, hurler : "au voleur, au voleur !". Michel Garder et Jean Baumel se précipitent, avec Christian. On lui avait fauché sa boîte. Cette boîte, alors là il en a fait une maladie. "Mes seize mois de captivité sont partis en poussière".

Il a perdu sa boîte. Au point que quand on arrivera à Terezin, il se privera... Quand on est arrivés, après avoir perdu beaucoup de monde, puisqu'on est partis à 750, et trois semaines après on n'était plus que 150, quand on est arrivés à Terezin, immédiatement on nous a amené un colis Croix-Rouge.... Quand on a été libérés... Robert Desnos était tellement malade, pourtant il avait faim, qu'il a offert aux Russes, si on lui rendait sa boîte, de céder son colis Croix-Rouge. Vous pensez bien que personne... on avait pris la boîte et l'avait laissée...

Voilà ce que je pouvais vous dire...

Là il avait perdu complètement le moral.

Je crois que j'ai eu, pour Robert Desnos, pour ce livre là, le Prix Cyrano de Bergerac, et je crois qu'on peut dire que Robert Desnos était un peu le Cyrano de Bergerac des temps modernes. Il se redressait, ce n'était pas un homme à se plaindre, jamais je ne l'ai vu se plaindre, sauf les derniers temps... il était complètement perdu...

Je vous raconte la dernière fois que je l'ai vu.

J'étais en permission d'une journée, quand j'étais dans l'armée russe, et je cherchais Robert Desnos. On m'avait certainement donné des noms d'infirmerie, mais là je dois dire que ma mémoire fait défaut, à cause du typhus...Comment ai-je réussi à le voir ce jour là ? Quand je suis tombé du typhus, j'ai eu une perte de mémoire, je ne me rappelle plus où je suis tombé, certainement après l'avoir vu, le lendemain ou le surlendemain Avant d'arriver dans cette infirmerie, j'ai dû en faire d'autres, il y en avait treize. Je cherchais mes camarades. Je demandais à droite, à gauche, comme je pouvais... A un moment, j'arrive comme dans une coursive, un peu comme une abbaye, vous savez, un déambulatoire. Et tout à coup, qu'est-ce que je vois ? Deux ex-déportés, en pantalon bleu et blanc, que je ne connaissais pas, et qui le soutenaient, mais le soutenaient bien, ils le portaient presque. Je dis :

"Desnos, qu'est-ce que tu fais là ?

- Ah ! P'tit père".

Moi il m'appelait "p'tit père", il ne m'a jamais appelé André, il m'appelait toujours "p'tit père".

Il me dit "qu'est-ce que tu fais là ?

- Et toi ?

- Tu vois..."

Au moment où je vous parle, je ne me rappelle plus exactement les termes, mais c'était du genre : "tu sais, à force de me faire bouffer du charbon de bois, je commence à avoir les... je commence à péter des flammes", et puis il me dit (mais pas rapide, un débit lent) : "tu vois, j'ai traversé le moment critique, mais je crois que maintenant, je l'ai dépassé." Mais je voyais que les gars avaient dû le sortir en cachette, parce qu'il était interdit de circuler quand on était malade, surtout avec le typhus, en plus... C'était pour éviter la contagion... Je vois que les gars étaient en faute, ils n'avaient qu'une hâte... Je le vois repartir. Quand je l'ai vu repartir, je me suis dit que ça n'avait rien à voir avec ce qu'il m'avait dit : "je vais m'en sortir", etc.

Il est parti. C'était la dernière fois que je le voyais.

 

Je voudrais dire une chose, une des anecdotes : le 2 décembre, c'était le jour de mon anniversaire. J'avais quel âge ? Deux décembre 44... 18 ans...

[note : au cours de l'entretien, André Bessière se trompe sur l'année, il parle de l'année 45 et de ses 19 ans. L'anecdote date bien de décembre 1944, dix-huitième anniversaire d'André Bessière]

Ce jour là, on apprend que Strasbourg était délivrée depuis deux ou trois jours par l'armée, par la 2e D.B. du général Leclerc. On apprend que le général Leclerc, à la suite de divers incidents, a fait placarder dans Strasbourg des affiches disant que pour un soldat français assassiné, dix soldats allemands, dix ou vingt soldats allemands seront fusillés en représailles. Alors on voit, au moment de l'appel, arriver l'Oberscharführer SS : "les Français, immédiatement, à l'appel !", au déambulatoire, puisqu'on était dans les combles... Il commence par nous invectiver : "vous allez voir ce que c'est qu'un SS ! Les Français se permettent de vouloir fusiller dix Allemands pour un Français, alors que c'est le contraire ! Vous allez rester au garde-à-vous, toute la nuit, et demain vous irez au boulot !"

Et nous sommes restés toute la nuit au garde-à-vous. Moi, au cours de la nuit, j'étais à côté de Desnos, on était toujours ensemble avec Robert Desnos, d'un seul coup je dis : "merde ! J'viens d'avoir 18 ans !". Il m'a entendu. Il me dit : "que... qu'est-ce que tu racontes ?". "Ben...", je dis, "je me rends compte que je viens d'avoir 18 ans..."

"Ah ben... ", il me dit, "écoute, je suis heureux que tu m'aies invité pour tes 18 ans, je suis heureux que tu m'aies invité, mais tu vois, quand même, il faut quand même admettre que la jeunesse, ce n'est pas forcément la saison du bonheur..."

Je me rappellerai de ça, et puis on est restés ensemble.

 

Ce que je voudrais dire, en forme de conclusion, sauf si vous avez des questions après à me poser, c'est qu'un jour, il y avait le corollaire de la déportation, c'étaient aussi les pendaisons bien sûr. Un jour, je crois que c'est la première pendaison. On avait vu d'autres choses, mais la première pendaison c'était quelque chose d'assez dramatique, parce qu'ils étaient deux, c'étaient deux Russes qu'ils pendaient... Ils pendaient assez régulièrement... Les SS, les gardiens, pendaient assez régulièrement pour bien nous montrer qu'il fallait travailler et qu'ils étaient les patrons, qu'ils avaient droit de vie et de mort sur nous et que nous étions corvéables et taillables à merci.

Ce qu'il y avait de dramatique – enfin, c'est toujours dramatique une pendaison – mais ce qui rendait la chose éminemment... Comment dire ? Peu importe... Ces deux Russes qu'ils pendaient, ils étaient au travail avec nous. On les appelle, ils prennent la soupe, on les appelle : "pendaison ce soir". Mais on ne savait pas qui. Finalement c'étaient deux Russes qu'on prévenait au dernier moment, ils étaient condamnés, alors que deux heures avant qu'on les voit apparaître ils étaient parmi les travailleurs.

Cette pendaison, bien sûr... les Allemands ne pendaient pas avec une potence. On accrochait les cordages dans le fond, le soir, les pendaisons c'était toujours le soir quand les travailleurs libres étaient partis, à la tombée de la nuit. Les cordages étaient accrochés à un gros tuyau d'air comprimé, le long d'un mur. Ce qui rendait la scène en plus surréaliste et d'une infinie détresse, c'était que les projecteurs étaient braqués sur la scène et les projecteurs étaient teintés bleuâtre anti-aérien, c'était quelque chose d'assez lourd. Pour corser le tout, pour rendre la pendaison plus spectaculaire, ils accrochaient le nœud coulant au plus proche de l'accroche, de manière à ce que le pendu meure en s'étranglant sous la pression de son propre poids, avec des saccades. C'était horrible. Après la pendaison, on dit : "à la soupe !". Alors là, on ne pense plus à la pendaison. C'est là que Robert Desnos me dit, ce soir là : "p'tit père, tu vois ce que je veux dire, hein, tout ce qu'on voit, faudra l'écrire. Il faudra l'écrire ! Mais, comment l'écrire ? Il y aura une grande difficulté. Et je te mets en garde, la grande difficulté, ça va être de choisir ses mots, pour ne jamais tomber dans le pathétique de feuilleton".

Cette phrase m'a marqué : "ne pas tomber dans le pathétique de feuilleton". C'était ma ligne de conduite, parce qu'aujourd'hui, je vais clore là-dessus, je pense que je suis l'exécuteur, il voulait l'écrire, ce que j'ai écrit. Et je l'ai écrit en pensant à lui, toujours en essayant de peser mes mots. J'ai été aidé par mon épouse qui épluchait mes textes, et je crois que mes livres ont eu assez de succès pour que je puisse dire que je ne suis pas tombé dans le pathétique de feuilleton.

Voilà ce que je voulais vous dire. Je vous remercie de m'avoir écouté...

 

(une dernière anecdote sur Robert Desnos et les jeux de mots)

Un jeu de mots : quand on était dans les camps, le soir, la ration du soir, c'était "misky gamelle", parce qu'en polonais "misky", c'est une gamelle. Une gamelle s'appelle "misky". Ils appellaient: "Misky gamelle !". Il fallait qu'on se présente... non, au temps pour moi... c'était la ration du midi, le soir ce n'était que le pain. La ration du midi, c'était " misky gamelle", c'est comme ça qu'on appelait au rassemblement. Les Polonais, les Tchèques, savaient que "misky"c'était une gamelle, et puis nous, en français, ils disaient "gamelle". Et quand les Américains débarquent à Paris, jeu de mot de Robert Desnos : "Ah ! Nous ici, c'est " misky gamelle", et à Paris c'est "Whisky Camel" ".

Mais... Vous savez qu'il était quand même curieux... Un jour, Volmer, Pierre Volmer, qui lui avait sauvé la vie au départ... On nous avait envoyés à Flöha, mais un jour on apprend qu'à un moment donné, il avait été question, avant de trancher pour Flöha, qu'on aille dans les mines.

Alors Pierre Volmer, on était tous les trois, dit : "tu te rends compte... " – lui l'appelait Robert – "tu te rends compte, Robert... t'aurais été mineur : un poète mineur !". Il a fait la gueule pendant huit jours...

Et moi un jour, j'étais avec lui... Moi évidemment, je voulais de temps en temps faire des jeux de mots, il en faisait, il n'arrêtait pas d'en faire, lui. Je voulais faire un jeu de mots et il y a un camarade qui s'appelait Pfihl. J'étais à côté de Desnos et je vois Pfihl, je le vois déambuler, il cherchait quelque chose... Je dis à Desnos : "tu le vois là-bas ?". Il me dit :

"oui, quoi ?

- De fil en aiguille..."

Alors là, il s'est fâché... "Pourquoi tu m'appellerais pas "des nonosses", moi aussi... Hein ? Et... tu vas... ?"

Il ne m'a pas parlé pendant trois jours, et au bout de trois jours, c'était : "qu'est-ce que t'as ? Tu m'fais la gueule ?" C'était ça, Desnos.

Par contre, évidemment, les songes, au temps pour moi, vous me prenez au dépourvu, les songes...

Il avait beaucoup étudié l'interprétation des rêves, l'oniromancie et la chiromancie, les lignes de la main. Il lisait les lignes de la main. L'interprétation des rêves, il le faisait à la cantonade, pour faire rire tout le monde. Un jour d'ailleurs, je lui ai demandé pourquoi il nous faisait rire avec les rêves. Il me dit : "T'as pas compris pourquoi je fais ça ? Tout simplement, qu'est-ce que tu fais comme rêve, toi ? Que tu bouffes des cerises, que tu manges ? On fait tous des rêves de bouffe. Tu veux que je dise : "T'as intérêt à manger davantage, pour rêver moins ?" Ou alors les rêves c'était : "J'ai rêvé de ma femme". Oh oui, ben écoute mon vieux, si elle te manque, va la rejoindre..."

Par contre les lignes de la main, il les faisait confidentiellement. Et je dois dire qu'effectivement il ne s'est pas trompé de beaucoup dans ce qu'il disait. J'avoue franchement que ça a marqué plus d'un survivant de notre convoi que j'ai interrogés après. Pour ce qui me concerne, il n'y a qu'une chose sur laquelle il s'est trompé, il m'a dit que dans le dernier tiers de ma vie... Enfin, j'espère qu'il ne s'est pas trompé... Il m'a dit : "Dans le dernier tiers de ta vie, tu ne sauras plus quoi faire de l'argent". Je ne suis pas arrivé au dernier tiers, ça me remonte le moral... Mais, à tous : "Tu seras marié, t'auras trois enfants". Ce que j'ai eu, trois enfants... Tous... Michel Garder : "Toi, tu finiras à l'Etat-Major, tu feras des conférences ".

Moi : "Tu seras dans l'entreprise". Non, il ne s'est pas trompé. Au point que... une anecdote : Michel Garder était notre interprète... Si vous lisez D'un enfer à l'autre... Mais je parle de Michel Garder même dans Desnos... Un Russe, un Russe blanc, il avait fait Saint-Cyr, il a terminé colonel dans l'armée. Il parlait huit langues. Il était l'interprète général, il était venu avec notre convoi. Interprète général. C'était une autre culture, une famille de la Russie blanche, son père était maréchal de la Russie tsariste... A un moment donné Michel s'intéresse aux lignes de la main, à la chiromancie. Robert Desnos l'a formé, pendant les heures de repos, le dimanche, parce qu'on avait le repos le dimanche après-midi, puis des fois le soir ils se voyaient... Il l'a formé. Ce Michel Garder, pour ceux qui le voulaient, lisait les lignes de la main. Un jour, il était en Allemagne, parce qu'il était dans les services secrets, DGSE, le contre-espionnage. Un jour, en visite, en Allemagne, il est reçu par un colonel qui lui dit "Vous mangerez avec nous ce soir, il y a quelques officiers, il y a un officier et sa femme qui partent, qui vont partir, qui vont être mutés prochainement". Et il mange le soir. Cette femme, la femme de ce jeune officier, lui dit :

"J'ai appris, mon colonel, que vous lisiez les lignes de la main.

- Oui, oui ".

Effectivement il lit les lignes de la main et il s'aperçoit que son mari va décéder. Il voit sa mort. Il arrête, il n'a rien dit. L'année suivante, il repasse en contrôle chez ce colonel, en Allemagne, c'était à Berlin je crois. Il lui dit "mais dites donc, qu'est-ce que... ?

- Mais vous savez ce qui est arrivé ? Le lieutenant, il a été tué en Indochine ".

Il dit "j'arrête définitivement", il n'a plus jamais lu les lignes de la main à qui que ce soit.

 

 

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