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Robert Desnos, la Résistance, la déportation

Le matin du 22 février 1944, Robert Desnos est arrêté chez lui, 19 rue Mazarine, par trois agents de la Gestapo.
Quelques minutes auparavant, il avait reçu un appel téléphonique des bureaux du journal
"Aujourd'hui", pour le prévenir que la Gestapo le recherchait. Pourtant il ne cherche pas à fuir, il veut protéger sa compagne Youki (Lucie Badoud).
La Gestapo a arrêté le même jour un compagnon de résistance de Desnos, le jeune poète André Verdet, du mouvement "Combat".
Desnos est engagé dans la résistance, au sein du réseau "Agir". Ce réseau se consacre à la collecte d'informations transmises ensuite aux services secrets alliés, notamment sur la localisation et l'identification des unités de l'armée allemande en France, sur les défenses allemandes des côtes de la Manche.
Son travail au journal "Aujourd'hui" permet à Desnos de recevoir des informations destinées à la presse avant censure. Desnos fabrique aussi de fausses pièces d'identité (aide aux membres du réseau et aux juifs menacés par les rafles).
Desnos est lié à la presse et aux éditions clandestines (Editions de Minuit).
Il publie sous de faux noms des poèmes pour l'anthologie "L'Honneur des poètes".
(en 1943, "Ce coeur qui haïssait la guerre", sous le pseudonyme de Pierre Andier ; le 15 février 1944, une semaine avant son arrestation, il écrit "Le veilleur du Pont-au-Change", sous le pseudonyme de Valentin Guillois, poème publié le 1er mai 1944).
Il cache aussi chez lui un réfractaire au Service du Travail Obligatoire (S.T.O.).
Mais Desnos est sans doute arrêté pour d'autres raisons : ses articles et prises de positions publiques contre l'occupation allemande, les collaborateurs parisiens, le gouvernement de Vichy (pour Desnos, Pétain est le "Maréchal Ducono").
Il s'attire la haine de l'écrivain Céline et du journaliste Alain Laubreaux.
Au camp de Flöha, Desnos dira à André Bessière, son compagnon de déportation :
"J'ai trop déblatéré sur les Allemands, sur les collabos, sur le gouvernement de Vichy, sur les idolâtres du Maréchal et j'ai même tapé sur la gueule d'un baveux... un journaliste bien connu, grand cireur de pompes des boches."
Le soir de son arrestation, Desnos est conduit à la prison de Fresnes. Cellule 355.
Les 4 et 5 mars, il est interrogé au siège de la Gestapo, rue des Saussaies.
Le 20 mars, il est transféré au Frontstalag 122, camp d'internement à Compiègne Royallieu, d'où partent les convois de déportés pour les camps de concentration en Allemagne. Au Frontstalag, dans le bâtiment A6, Desnos est le matricule 29.803.
Il y retrouve André Verdet et fait la connaissance d'un jeune résistant de 17 ans, André Bessière. Il organise avec les autres internés des conférences sur le surréalisme, des jeux spectacles, il écrit le poème "Sol de Compiègne".
Au cours de trois voyages de Paris à Compiègne en train (le troisième voyage dure 12 h à cause des bombardements sur les voies ferrées),Youki parvient à faire passer à Desnos des colis de vivres. Elle réussit même à lui rendre visite, le 20 avril.
Le 26 avril, les internés sont rassemblés pour un appel les désignant pour le convoi de déportation du lendemain.
Desnos, Bessière, Verdet font partie des 1700 déportés qui se dirigent en colonne, le 27 avril à 6h45, vers la gare de Compiègne.
Youki et d'autres compagnes et parents de détenus sont à Compiègne pour un dernier adieu, devant le pont de bois qui enjambe l'Oise.
Arrivés à la gare de marchandises, les déportés sont entassés à cent vingt par wagon.
Les consignes données par les gardiens : "Evasion sévèrement réprimée... Une tentative, tassés à deux cents par wagon complètement nus... Un évadé, dix fusillés choisis dans le wagon ; deux, tout le wagon fusillé."
Quatre jours de voyage, les déportés souffrent de la faim, de la soif, les plus faibles meurent avant d'arriver à destination.
Le convoi atteint Auschwitz le soir du 30 avril.
Desnos est le matricule 185.443.
On ne sait pas pourquoi un convoi de déportés politiques a d'abord été dirigé sur Auschwitz-Birkenau, camp de concentration et d'extermination en Pologne, avant d'être dirigé plusieurs jours après vers Buchenwald, camp de concentration en Allemagne.
La première destination, Auschwitz, a-t-elle été délibérément choisie en représailles à l'exécution du collaborateur Pierre Pucheu, condamné à mort par le tribunal militaire de la France Libre à Alger, au mois de mars ?
Ce convoi est connu sous les noms de "convoi Pucheu" et de "convoi des Tatoués".
Le 12 mai, départ des survivants du convoi des tatoués pour Buchenwald ; arrivée du convoi le 14 mai.
A Buchenwald, block 56, Desnos est le matricule 53.236.
Le 23 mai, un nouveau convoi est organisé vers Flossenbürg, au nord-ouest de Nuremberg en Haute Bavière, près de la frontière tchécoslovaque.
Desnos ne cherche pas à s'y soustraire, alors qu'il aurait pu obtenir de rester à Buchenwald, comme son ami Verdet.
A Flossenbürg, où les déportés travaillent dans le carrière de granit et les usines souterraines, Desnos est le matricule 9.632.
Le 2 juin, nouveau convoi, nouvelle destination. Arrivée de 191 déportés du convoi des Tatoués au kommando de travail de Flöha, camp annexe de Flossenbürg, au nord de Chemnitz, en Saxe.
Le camp de Flöha abrite une usine textile reconvertie dans la fabrication de fuselages d'avions.
Desnos, peu apte aux travaux d'atelier, est affecté au balayage et à la maintenance.
Il est le voisin de paillasse d'André Bessière.
Il peut écrire trois lettres à Youki, en juin, en juillet 1944 , la dernière en janvier 1945. Les déportés doivent écrire (ou faire écrire) les lettres en allemand.
Il reçoit de Youki des colis de vivres.
A Flöha, les dures conditions de vie et de travail (appel le matin à 04h, travail aux ateliers de 06h à 18h, pauses à 09h et 12h ; couvre feu à 21h après l'interminable appel du soir) sont aggravées par la brutalité et le sadisme des kapos, les tensions entre déportés français et déportés russes et polonais, les poux, la faim, la dysenterie et la tuberculose.
Un jour de mars 45, Desnos est battu et fouetté pour avoir jeté la soupe brûlante au visage du favori des kapos, qui servait une trop faible ration.
Desnos organise pour ses camarades des séances d'oniromancie (interprétation des rêves, consultation "clé des songes" tous les mois, ce qu'il faisait déjà pour des émissions de radio avant-guerre) et de chiromancie (les lignes de la main).
A l'automne 1944 , Desnos écrit sur de petits carrés de papier, qu'il conserve dans une boîte en fer, des poèmes surréalistes, ainsi que l'ébauche d'une nouvelle oeuvre, le "Cuirassier nègre". Au même moment, en octobre 1944, dans Paris libéré depuis le mois d'août, le poème "Le veilleur du Pont-au-Change" est acclamé par les participants d'une soirée en hommage aux poètes de la résistance, au Théâtre français, en présence du général De Gaulle. Le nom de l'auteur du poème, prisonnier dans les camps en Allemagne, n'est pas révélé.
Le 14 avril 1945, les troupes américaines s'approchent de Flöha.
Les gardiens organisent l'évacuation du camp, c'est le départ de la marche de la mort pour quelque 700 déportés.
Au cours de cette marche, un groupe de 56 déportés épuisés est massacré. Après 15 jours, il ne reste que 300 survivants.
Desnos est malade, atteint de dysenterie. Il est agressé au cours d'une halte par des déportés russes et perd la boîte qui contenait ses derniers écrits, poèmes et ébauche du "Cuirassier nègre".
Le 8 mai, les survivants parviennent à Theresienstadt (Terezin), forteresse et camp de concentration en Tchécoslovaquie.
Dix-huit mille juifs qui étaient encore internés à Theresiensdtadt ont été déportés et exterminés à Auschwitz-Birkenau en septembre-octobre 1944. Fin avril-début mai 1945, le camp se remplit de nouveaux déportés évacués des camps d'Allemagne.
Du 2 au 5 mai, à l'approche de l'armée soviétique, les Allemands se retirent de Theresienstadt, le camp est pris en charge par la Croix-Rouge. Les Soviétiques arrivent le 8 mai, le jour de la capitulation allemande.
Une épidémie de typhus s'est déclarée parmi les 14 à 20.000 déportés alors présents à Terezin.
Les rescapés de Flöha sont dirigés vers la Petite Forteresse, mais Desnos malade est conduit à l'infirmerie, puis, vers le 20 mai, à l'hôpital militaire russe.
Dans la nuit du 3 au 4 juin, l'infirmier tchèque Josef Stuna remarque le nom de Desnos, dont il connaît les poèmes, sur la liste des malades d'une baraque de l'hôpital auxiliaire. Stuna et son assistante Alena Tesarova demandent au malade, en français :
- Connaissez-vous le poète Desnos ?
- Oui oui ! Robert Desnos, poète français! C'est moi... C'est moi !
Desnos dit de ce matin là, où il sort de l'anonymat des déportés : "c'est... mon matin.... le plus... matinal".
Alena Tesarova :
"De son travail dans la résistance il ne nous entretint qu'une fois, nous avouant que les nazis n'avaient pas appris son plus important crime".
(A. Tesarova, "A la mémoire de Desnos", in "Signes du temps n°5", 1950 ; repris dans "L'Herne", 1987)
Mais Desnos est au bout de ses forces, il meurt le 8 juin à 05h30.
Stuna obtient que le corps de Desnos soit incinéré individuellement. Il recueille les cendres et les remet, avec la monture de lunettes, à l'aumonier français du camp. L'urne et les lunettes seront déposées à l'ambassade de France à Prague.
Le 1er juillet, le journal tchèque Svobodne Noviny annonce la mort de Desnos.
Youki apprend la nouvelle vers le 14 juillet, par une traduction de l'article.
La presse française confirme la mort de Desnos le 6 août.
14 octobre, Prague, cérémonie de remise des cendres.
24 octobre, obsèques à Paris, à l'église Saint-Germain-des-Prés.
Les cendres sont déposées au cimetière Montparnasse dans le caveau de famille.

"Ce que j'écris ici ou ailleurs n'intéressera sans doute dans l'avenir que quelques curieux espacés au long des années. Tous les 25 ou 30 ans on exhumera dans des publications confidentielles mon nom et quelques extraits toujours les mêmes. Les poèmes pour enfants auront survécu un peu plus longtemps que le reste. J'appartiendrai au chapitre de la curiosité limitée.. Mais cela durera plus longtemps que beaucoup de paperasses contemporaines"

(feuillets personnels de Robert Desnos, notes du 8 février 1944)

sources :
Youki Desnos Les confidences de Youki (Fayard, 1999)
André Bessière Destination Auschwitz avec Robert Desnos (L'Harmattan, 2001)

voir aussi :

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