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Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, fonds Desnos. Reproduction interdite.
Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, fonds Desnos. Reproduction interdite.
Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, fonds Desnos. Reproduction interdite.

Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, fonds Desnos. Reproduction interdite.

Robert Desnos écrit cette lettre à sa compagne Youki le 19 avril 1944. Il est interné au frontstalag 122 (camp de Royallieu) depuis le mois de mars.

Desnos espère encore échapper au prochain convoi de déportation vers l'Allemagne. Il partira pourtant dans le convoi du 27 avril.

Desnos s'inquète surtout du sort de Youki restée à Paris. Youki lui envoie des colis de victuailles alors que le ravitaillement est difficile dans la France occupée et soumise au rationnement.

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19 - 4 - 44

Ma grande chérie

Quelle joie d'espérer que ce mot te parviendra. Avec ta photo et ton billet, c'est ma plus grande joie depuis le 22 février. Ne te tourmente pas en ce qui me concerne. La santé, le sommeil, l'appétit et le moral sont également excellents. J'ai coupé au dernier départ et j'espère bien ne pas être du prochain. Je suis ici avec des gens très bien et gentils : communistes, gaullistes, royalistes, nobles, paysans. C'est une salade extraordinaire, qui te fera bien rire quand je te la raconterai.

Tes colis sont des merveilles mais ils m'inquiètent, car je crains qu'ils ne te coûtent trop cher. Fais attention, il faut que tu vives, et bien. Je compte que tu as acheté le chapeau dont tu avais besoin pour aller avec ton tailleur. J'espère bien te le voir quand je reviendrai. Pour les colis, dis-toi que nous faisons popote à huit ou neuf et que nous mettons tout en commun, chacun à tour de rôle alimente la cuisine. Le vin est une idée de génie. Mais ils confisquent les médicaments et le papier pour écrire.

Pour toi vends ce qu'il convient : pièces – valeurs – livres (la pléïade notamment) et puis « Etat de veille » à 1000 ou 1500 fr. l'exemplaire. « Chantefable » (les réclamer) à 400 fr. « Contrées » voir Picasso et Godet pour cela. « Calixto » voir Diolé. « Le bain avec Andromède » voir Labisse, et aussi le livre sur lui.

Lucienne doit te remettre l'argent pour le terme. En cas d'ennui avec le propriétaire, voir l'huissier (le nôtre) et, pour les impôts, le spécialiste.

J'ai une grande confiance que j'espère justifiée dans nos amis. Je voudrais que Jean-Louis, Diolé, Henri, Armand, Gallimard, Galtier, Boissière , Roland Tual et tous les autres, constituent une sorte de conseil qui régulariserait tes fonds et, sur les garanties que j'ai, t'avancent ce qu'il faut. De toute façon, je les rembourserai. As-tu reçu mes procurations ?

Tu pourrais peut-être obtenir de la Gestapo de la rue des Saussaies l'autorisation de venir me voir (peut-être pour des raisons de notaires). Il faut que tu te fasses une vie confortable et je suppose qu'on ne t'a pas laissé tomber et que tu es invitée souvent.

Fais mes amitiés à Georgette et dis-lui que son manteau m'a sauvé la vie.Comment s'en tire Titi, voilà ce que je me demande.

Embrasse Lucienne et Georges. Lucienne doit se faire un sang du tonnerre. Tâchez tous de vous rassurer sur moi. Embrasse la tante Juliette que tu as revue sans doute. Fais mes amitiés à l'autre Georges et à Eugène. Caresse les chats et dis mon souvenir à tous les amis trop nombreux pour que je les énumère et aussi que je ne veux pas nommer ici.

Il fait un temps superbe. Et le ciel ronfle jour et nuit. Vivement que nous allions en vacances nous taper de petits gueuletons dans les bons coins. Quand je pense aux soles du 22 !

Il y a ici un tas de gens. Comme Fancy, conservateur du musée de Grenoble. Maurice Bourdet, du Poste Parisien. Un poète breton à demi fou appelé Boncors. Le petit-fils de Renier, directeur de l'agence Havas, le père Riquet, célèbre prédicateur lyonnais. Des aviateurs : le colonel Cahuzac et Fayolle, et des tas d'autres plus pittoresques les uns que les autres.

Le problème est de savoir ce qu'ils vont faire de nous et si je partirai en Allemagne. On parle d'un départ pour la semaine prochaine, mais enfin on ne sait rien et nous sommes très nombreux. On ouvre un nouveau camp en ce moment.

Si je pars, je serai autorisé à t'envoyer ce que j'ai en trop. Je te renverrai donc la grosse valise et ce sera une indication pour toi, à moins que les habitudes ne soient changées d'ici là. Mais même si cela arrivait, il ne faut pas te tourmenter. Tout finira bien. Et cette aventure nous prépare en définitive de [la lettre se termine sur cette phrase inachevée]

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Le fonds Desnos à la Bibliothèque Jacques Doucet conserve l'étiquette de la valise de Desnos à Royallieu (Desnos Robert, matricule 29.803).

("Si je pars, je serai autorisé à t'envoyer ce que j'ai en trop. Je te renverrai donc la grosse valise...").

Tag(s) : #Robert Desnos 1944 1945, #Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, #Royallieu

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